ERROR HORROR

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_ introduction à la catastrophe quantique

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Sécuriser son environnement. Sécuriser ses données. Sécuriser ses acquis. Et par-dessus tout sécuriser ‘ce que l’on sait du monde’, et au moment d’appréhender les pentes glissantes d’un nouveau mystère révélé par la science, sécuriser l’échelle de sa perception au point de ne plus avoir peur. Du néant. Du vide et de cette matière sombre qui l’inonderait. De l’élargissement du champ de sa propre conscience. De l’extension des singularités macroscopiques. De l’issue inéluctable et d’abord cohérente du désastre planétaire.

PUIS DU NOIR.

Ce que le monde nous renvoie, c’est aussi ce que notre cerveau accepte de capter par d’innombrables flashs successifs, ce flux d’informations, qui finit par son intensité et son gigantisme, à atteindre une parfaite et non moins sécurisante abstraction.

Nous ne sommes jamais vraiment touchés. Jamais atteints au point de sentir que cela nous arrive. A nous. Ici, là, maintenant. Dans notre cellule de vie.

L’habitude ayant aplani ce qu’il restait de nouveauté à cet autre massacre ‘vu à la télé’. Cette autre famine. Ce raz-de-marée flambant neuf. Ces autres chiffres aveugles d’un autre décompte non vérifié, d’un autre bidonville ravagé au-delà de notre empathie.

Donnée pour innée.

C’est une pulsation cyclique, un flux qui ondoie vers son propre reflux. Chaque image imprime une autre image qui redouble et multiplie et décuple tout champ visuel de celle du départ.

Notre regard change tout. Métamorphose l’objet dans la vue frontale. Ou était-ce la vue arrière ? Voire un flashback ? Voire un unique hologramme ?

Nous observons l’image d’un évènement précédemment observé par un journaliste et tout est réinterprété sans cesse. Contrarié. Reformulé. Noyé dans un agrégat de données s’opacifiant et disparaissant à mesure que l’on en reprend la moindre analyse individuelle.

L’observer, le juger, est-ce le vivre ? N’est-ce pas au final ressentir tout ce théâtre visuel comme un simulacre se régénérant à volonté selon les règles discordantes et changeantes d’un jeu de rôles sans vainqueur ni vaincu.

Sinon qu’au poste de contrôle, nous sommes sains et saufs. Et que, en contrebas, sur l’image, ils sont morts. Ou presque ? Ou faussement morts ? Ou morts et vivants à la fois ? Ou simple figurants d’un jeu à vision subjective ?

Notre capacité de projection dans le spectacle médiatique, à force d’être incessamment et hystériquement interpellée, n’est-elle pas devenue brouillonne sinon inerte et indolente sur le plan de l’émotion spontanée ?

Dire que nos neuro récepteurs distinguent, sur le long terme, un glissement de terrain en Asie d’un incendie en Australie serait pure vanité.

Prétendre que notre mémoire cognitive sélectionne et classe de manière rationnelle les images d’un charnier africain, et, ne les confond à aucun moment avec ce carambolage meurtrier sur l’autoroute du nord, deviendrait une manière désespérée de dissimuler notre apathie face à l’image syncopée de la mort elle-même.

Tout se fragmente, se parcellise en cellules émotionnelles. Ce bunker ouvert où notre cerveau s’est lové finit par ressembler aux villes en ruines. En contrebas. Dans un univers devenu second ou parallèle.

AUTRE PART. AUTRE TEMPS. AUTRE QUE NOUS.

Où les morts ne sont pas vraiment morts. Où à force de séquences chocs et de frappes au ralenti, où à force de rétractation et de dégoût, nous ne sommes plus vraiment en vie.

Sans parfois l’admettre, nous en jouissons. En boucle.

On nous sert la catastrophe. Nous la mangeons. Un film catastrophe. Nous le dévorons.

La surenchère meurtrière et destructive sert notre volonté d’approximation, soulage le corps qui n’en peut plus. Nous voulons que ces 60 images seconde d’un univers implosant sous les bombardements d’une nation extraterrestre hostile, nous inondent et floutent toute implication de notre part dans l’effondrement prochain, proche, de notre propre planète.

Le chaos sous effet spécial est puissamment anxiolytique. Il devient fascinant par les moyens déployés. Et contrecarre la terreur persistante d’être pris dans un tsunami thaïlandais, lui, vrai. Le souvenir de ces corps – n’était-ce pas des mannequins en latex ? – emportés dans de puissants torrents de boue. Non moins palpitants et obsédants.

TOUT EST FAUX.

Les nouvelles technologies n’accélèrent-elles pas ce processus d’insensibilisation face au spectacle enivrant de l’apocalypse ? On reproche aux sociétés de jeux vidéo de catalyser certaines pulsions de meurtre, de les rendre sexy et acceptables.

Ce n’est pas, chez le joueur désinhibé, tant au niveau de l’assassinat facile, mais bien d’avantage à celui de la froideur implicite face au massacre qu’il faudrait questionner l’influence néfaste ou cathartique du jeu numérique.

La distance, qu’implémente la fiction entre nous et l’occurrence scénarisée, ressemble en bien de points à celle que notre cerveau finit par créer pour nous protéger de toute exaltation potentiellement suicidaire. Pour restreindre l’influence d’un mouvement de panique collective face à ce qui pourrait nous frapper physiquement.

Cette zone de vertige, entre la fascination pour le désastre fictif et l’angoisse quasi phobique du désastre réel, caractérise l’enivrante perversion de notre bestialité première.

De notre monstruosité.

Les gladiateurs et les jeux de sang au fond n’ont jamais disparu. Pérenniser la tyrannie par le décor du tout permis, par le meurtre ludique et gratuit.

Seule notre peur panique de la mort porte le nom de César.

Dorénavant.

Fuir le sentiment que le danger est réel. Que les armes inondant les affiches de cinéma comme un gage de violence fun, ne sont pas factices – là, loin, ailleurs – et tuent par rafales sanguinaires.

NO FUN.

Se nettoyer de la réalité du danger, s’en purifier pour le coup.

Construire un abri de fortune, un back up de sauvegarde, accumuler encore d’avantage, et persister à croire que rien n’est fatal : ni sa propre perte, ni son écrasement par d’autres données – est-ce par erreur ? -, ni l’anéantissement de nos conditions de survie.

Nous ne sommes plus dans le possible. Il est trop tard pour envisager le risque et gérer par de longues listes d’algorithmes et de probabilités la perspective d’un désastre annoncé.

Dans le trou noir, tout devient cohérent et singulièrement éternel. Univers / anti univers.

Là où la nature s’est vengée de cette humanité parasite et assassine. Ce virus brutal et mortel.

Le désastre n’est plus à venir. Mais déjà advenu.

L’ERREUR EST COMMISE. VIENT L’HORREUR.

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